Imaginez un appartement parisien réparti sur deux immeubles distincts, avec des niveaux décalés, des pièces aux formes triangulaires et une collection d’art qui dicte chaque choix de design. Ce triplex de la rue du Faubourg Saint-Honoré, confié à l’architecte Sophie Dries, raconte une histoire rare : celle d’un espace entièrement pensé pour accueillir des œuvres, sans jamais ressembler à une galerie froide.
Quand le mobilier devient sculpture dans ce triplex parisien
Dès le départ, Sophie Dries a posé une règle claire : chaque meuble devait avoir une présence sculpturale. Ainsi, elle a mêlé des pièces vintage et des créations sur mesure dans ce triplex pour créer un dialogue constant avec les œuvres d’art. Parmi les pièces conservées de l’ancienne configuration, la bibliothèque en teck à facettes des années 1980 dégage une atmosphère quasi-surréaliste, et la cheminée en acier inoxydable du salon triangulaire du dernier étage a été façonnée par le sculpteur grec Philolaos, ami de la famille, aussi dans les années 1980.
À ces éléments d’origine, l’architecte a ajouté un fauteuil Tube de Joe Colombo, une paire de canapés gris aux lignes courbes et une table basse de l’artiste coréen Wonmin Park. De plus, Sophie Dries a signé elle-même plusieurs pièces sur mesure : ses tables d’appoint Petra et son miroir ovale Styx s’intègrent naturellement à l’ensemble. Chaque objet, par sa forme, fait écho aux œuvres accrochées aux murs.
La salle à manger du triplex suit cette même logique. En effet, une table aux plateaux en verre des années 1970 et des chaises des années 1980 signées Philippe Starck composent un espace baigné de lumière. Une grande sculpture africaine en bois trône à l’une des extrémités de la pièce, tandis qu’une niche en marbre à motifs rehausse les éléments de cuisine en bois clair.
« J’aime quand les gens disent : « Oh, on ne remarque pas ce qui a été fait » – c’est le plus beau des compliments. C’est comme le maquillage : il ne doit pas se voir. »
– Sophie Dries, architecte
Des œuvres d’art intégrées à chaque recoin
L’entrée du triplex donne déjà le ton : une niche murale incurvée accueille une tapisserie de Laure Prouvost, commandée spécialement pour cet espace. En dessous, un buffet aux portes émeraude et noires signé Garouste & Bonetti soutient une collection de dessins de Picasso, parmi les biens les plus précieux des propriétaires.
Par ailleurs, Sophie Dries a créé une petite pièce incurvée entièrement dédiée aux œuvres sur papier. Un fauteuil des années 1970 conçu par Odile Mir pour LOMM Editions y prend place face à des étagères murales en métal sur mesure. Les propriétaires peuvent ainsi changer les tableaux au gré de leur humeur, en profitant d’une belle lumière naturelle apportée par une grande fenêtre.
Plus haut dans le triplex, on croise une grille de carreaux blancs de Jean-Pierre Raynaud. Ces carreaux sont des vestiges de la maison que l’artiste avait conçue en 1968, entièrement revêtue de ces mêmes éléments, et qui ont été recyclés en sculptures après sa démolition. Leur présence dans ce triplex illustre parfaitement la vision des propriétaires : collectionner des fragments d’histoire autant que des œuvres.
Deux immeubles du XVIIIe siècle réunis en un seul triplex
Le chantier a duré deux ans et a même nécessité la fermeture temporaire d’une route. Car les deux bâtiments datent du XVIIIe siècle, d’avant Haussmann : leur structure en bois s’était beaucoup déplacée au fil du temps, et leur géométrie était chaotique. Tout a donc dû être réalisé sur mesure pour ce triplex atypique.
Plusieurs cloisons ont ainsi été supprimées, dont un mur porteur qui séparait les deux bâtiments. Les deux escaliers d’origine ont cédé la place à une nouvelle cage d’escalier centrale et à un ascenseur. Ces deux éléments forment désormais ce que Le Corbusier appelait une « promenade architecturale » : un parcours fluide à travers le triplex, ponctué d’œuvres d’art à chaque palier.
L’escalier en chêne et en plâtre s’enroule autour d’un ascenseur ovale en verre translucide. Chaque courbe a été calibrée pour s’adapter aux proportions irrégulières de l’appartement. De cette contrainte technique est née une structure sculpturale à part entière, qui suffit à elle seule à justifier le détour.
Un triplex pensé pour un nouveau mode de vie
Les propriétaires, un couple de collectionneurs connus dans tout Paris, vivaient déjà dans ce triplex depuis 30 ans avant de confier sa transformation à Sophie Dries. Leurs enfants avaient quitté le foyer, et le dédale de petites pièces et de suites d’invités ne correspondait plus à leurs besoins. Désormais, l’appartement sert avant tout à recevoir des amis et à exposer leur collection.
Sophie Dries a donc abattu les cloisons superflues pour libérer l’espace et la lumière. Le triplex dispose par ailleurs de deux cuisines : un espace informel pour le quotidien et une cuisine plus spacieuse à l’étage supérieur, attenante à la salle à manger. Cette organisation pratique répond directement aux usages d’un couple qui reçoit souvent.
Une palette claire qui met les couleurs des œuvres en valeur
Les propriétaires tenaient à des murs blancs dans tout le triplex. Sophie Dries a négocié avec eux pour éviter l’effet cube blanc, et a finalement adouci les surfaces en blanc cassé avec un parquet en chêne clair et des meubles sur mesure en loupe de bois et placages de paille. Car les œuvres d’art, elles, apportent toute la couleur nécessaire.
Cette approche donne au triplex une cohérence visuelle forte. Les teintes claires du sol et des murs servent de toile de fond neutre. En revanche, le buffet émeraude et noir de Garouste & Bonetti, la tapisserie de Laure Prouvost ou les dessins de Picasso captent immédiatement le regard dès qu’on entre.
Sophie Dries refuse le « total look » et préfère mêler les styles, les époques et les matières. Son travail sur ce triplex illustre ce principe : l’architecture s’efface pour laisser parler les œuvres. Les plans de l’appartement sont totalement irréguliers, mais le résultat paraît simple et évident. C’est précisément ce que l’architecte, qui vient d’achever l’aménagement d’une galerie d’art à Tokyo, considère comme sa plus grande réussite dans ce projet.




