Certaines pièces de design du quotidien pourraient valoir une fortune dans trente ou cinquante ans. Pourtant, savoir lesquelles garder ou acheter reste un exercice délicat, même pour les professionnels du marché.
La rareté, premier critère pour miser sur les bonnes pièces de design
Frédéric Chambre, directeur général associé de Piasa, pose d’emblée une règle simple : une production très large efface la rareté. Ainsi, les objets fabriqués en éditions limitées, désormais épuisées, prennent de la valeur au fil du temps. Des pièces de design de Ron Arad ou Andrea Branzi, produites en petites séries, en sont aujourd’hui la preuve la plus convaincante.
En revanche, un objet sur-édité peut disparaître aussi vite qu’il est apparu. Morgane Thelliez, commissaire-priseur chez Nouvelle Etude (Drouot), rappelle à ce titre l’exemple de Starck dans les années 90 : ses productions massives avaient alors peu d’intérêt aux yeux du marché. Si la série est trop grande, la valeur ne suit pas, même pour un grand nom.
Par conséquent, observer le volume de production d’un créateur reste un réflexe essentiel. Les pièces de design fabriquées en petites séries ou en auto-édition ont, de loin, les meilleures chances de grimper en cote.
Le rôle clé du collectible design dans la valorisation
Depuis quelques années, le collectible design a changé les règles du jeu. Des galeries comme Invisible Collection, Theoreme Editions ou Monde Singulier portent des créateurs dont les objets s’inscrivent dans une logique de collection, loin de l’édition industrielle classique.
Aurélien Jeauneau, galeriste chez Mains Géantes, souligne aussi l’importance des acquisitions du Mobilier national. Ce repère institutionnel aide à comprendre quels créateurs comptent vraiment dans la période actuelle. De plus, les architectes-décorateurs comme Yovanovitch, Zana ou Stanislas dessinent des pièces de design qui prolongent un univers esthétique fort, ce qui leur donne une valeur durable.
Quatre pièces concrètes sur lesquelles les experts parient dès maintenant
Aurélien Jeauneau va plus loin que les conseils généraux. Il cite des objets précis à conserver ou à acquérir sans attendre. Selon lui, ces pièces de design ont toutes les caractéristiques pour devenir des références de leur époque.
- Le lampadaire « Modulation » d’Axel Chay
- La chauffeuse « Litho » de Guillaume Delvigne, éditée par Frey
- La lampe à poser de Ionna Vautrin pour Monoprix
- Le canapé « Umberto » d’Anthony Guerrée pour Habitat
Ces quatre objets partagent un point commun : ils viennent de créateurs ancrés dans la création française actuelle, issus aussi bien de l’industrie que de circuits plus confidentiels. Ainsi, leur trajectoire créative leur donne une légitimité que le marché reconnaît progressivement.
« Je parie aussi sur une cote Monoprix encouragée par des galeristes ou des maisons de vente qui iront taper dans ces séries qui ont créé le désir ! » – Aurélien Jeauneau, galerie Mains Géantes
Les collaborations grand public, un terrain inattendu pour les collectionneurs
Des partenariats entre designers et enseignes populaires peuvent aussi produire des pièces de design à fort potentiel. Les collections de Sam Baron pour La Redoute, par exemple, s’inscrivent dans des trajectoires créatives sérieuses et pourraient acquérir une valeur historique avec le temps. De même, les rééditions de Jean-Pierre Garrault l’ont remis en selle auprès des amateurs.
Morgane Thelliez insiste aussi sur des noms reconnaissables comme Marc Held ou Marc Berthier, dont l’identité visuelle forte leur donne une chance de durer. Parmi les créateurs plus contemporains, elle mise sur Axel Chay et Alexandre Benjamin Navet, deux signatures prometteuses selon elle.
Ce que le marché de l’Art déco nous apprend sur le design des années 2020
Frédéric Chambre donne une projection éclairante : dans le secteur de l’Art déco, environ 2 % des objets valent aujourd’hui très cher, 10 % conservent une valeur, et la grande majorité n’en a plus. Le design contemporain suivra la même logique de sélection. Environ 200 designers dans le monde représentent aujourd’hui l’essentiel des ventes aux enchères.
Dans trente ans, le design des années 2020 sera regardé comme celui des années 1950 : seules les oeuvres les plus fortes resteront. Parmi les figures marquantes de cette décennie, il cite Marc Newson, Martin Szekely, Patrick Jouin, les frères Bouroullec, Mathieu Lehanneur, mais aussi des architectes d’intérieur comme Christian Liaigre ou India Mahdavi.
Flavien Gaillard, directeur du département design chez Christie’s, ajoute une dimension plus personnelle : il miserait, pour sa part, sur Carlo Bugatti, dont l’univers est immédiatement reconnaissable, ou sur le mobilier d’Hector Guimard, dont la cote peut encore largement grimper. Car la valeur d’un objet, rappelle-t-il, tient autant à son histoire qu’à l’émotion qu’il suscite.
Ce dernier point ramène à une vérité que tous les experts partagent : acheter d’abord ce qui plaît reste le meilleur conseil. Un objet que l’on aime chaque jour a déjà, en lui-même, une valeur certaine. Et si les pièces de design que vous possédez aujourd’hui s’avèrent être celles que le marché s’arrache demain, ce sera un bonus bienvenu, pas une surprise totale. Car un designer talentueux, selon Morgane Thelliez, sera toujours reconnu à sa juste valeur : la reconnaissance passe par quatre cercles successifs, des pairs jusqu’au grand public, et elle finit toujours par arriver.




