Au large de Maurice, l’île Rodrigues garde encore quelque chose que les grandes destinations ont perdu. Cette petite terre triangulaire de 18 kilomètres sur 8, nichée dans l’océan Indien, résiste au tourisme de masse avec une tranquillité presque provocante.
Ce qui sépare vraiment Rodrigues de ses voisines
Joceley, guide rodriguais, avait tout quitté pour Maurice afin d’y poursuivre ses études. Il est revenu après trois semaines seulement, incapable de supporter l’agitation de la grande île.
Cette anecdote dit l’essentiel. Car la population de l’île Rodrigues entretient avec son territoire un rapport profond, presque familial. On y croise toujours quelqu’un de connu, dans une île où la plus haute montagne se nomme simplement Grande Montagne.
Les origines de la population y sont aussi bien différentes de Maurice. Les racines africaines et françaises dominent ici, là où la grande île voisine porte l’empreinte du sous-continent indien.
Rodrigues appartient à la République de Maurice, certes. Pourtant, l’île fonctionne comme une entité autonome, avec sa propre administration centrale installée dans les élégants bâtiments coloniaux de Port Mathurin.
Le lagon, un écosystème marin à hauteur de masque
Un récif corallien ceinture entièrement l’île Rodrigues, délimitant un lagon de 200 km² aux profondeurs comprises entre 2 et 8 mètres. Par beau temps, les nuances de bleu qui s’y déploient semblent appartenir à une palette improbable.
Ce lagon abrite 18 îlots satellites, accessibles en pirogue traditionnelle dans une atmosphère roots et sans fioritures. Les bateaux à moteur bruyants n’ont pas leur place ici. Jet-ski et bateaux banane y sont strictement interdits.
Pour observer la vie marine, un masque et un tuba suffisent amplement. Anémones violettes, poissons-perroquets et demoiselles évoluent à quelques mètres de la surface, dans des eaux que la protection du récif maintient limpides.
Parmi les spots les plus appréciés pour le snorkeling, plusieurs méritent qu’on s’y attarde.
- Île aux Chats (sud-est) – lagon peu profond, idéal pour débuter, avec déjeuner de poissons grillés sur braise partagée avec les locaux
- L’Aquarium à Saint-François (côte est) – eaux très poissonneuses, lagon accessible en famille
- Île aux Cocos (ouest) – oiseaux marins, coraux denses et grande variété de poissons
- Anse Mourouk (sud-est) – herbiers et récifs faciles d’accès depuis la plage
- Couzoupa (côte est/sud-est) – tombant plus marqué, faune marine variée
Île Rodrigues à pied, en marché et en forêt de tortues
Le marché de Port Mathurin constitue la meilleure porte d’entrée sur la vie locale. Les étals débordent de miel, de piments, de bocaux d’achards de limon, ce condiment aigre-doux à base du citron local mariné dans une huile épicée.
L’artisanat y tient une place entière. Paniers, sacs et corbeilles tressés en aloès ou nattés en vacoa, la fibre locale, occupent les échoppes. Pour les pièces les plus travaillées, l’Atelier des frères Léopold, sur la route de Pointe Coton à Palissade, propose des vanneries d’un niveau supérieur.
À 5 km de Port Mathurin, la cathédrale Saint-Gabriel impose sa silhouette gothique sobre. Inauguré le 10 décembre 1939, cet édifice accueille jusqu’à 2000 fidèles et reste le plus grand de l’océan Indien. Des coquillages géants y font office de bénitiers.
Plus au sud, dans l’anse Quitor, la réserve François Leguat raconte une histoire de reconstruction. Ce projet né en 2004 vise à restituer l’écosystème décrit par le huguenot français François Leguat, arrivé sur l’île en 1691.
Entre 2006 et 2007, plus de 5550 tortues des Seychelles et de Madagascar ont rejoint la réserve. Aujourd’hui, entre 1200 et 3000 tortues y évoluent librement. On les observe depuis des passerelles en bois. Sous la surveillance des guides, certaines se laissent caresser sur la carapace.
La visite se prolonge par la Grande Grotte, longue d’environ 500 mètres, aménagée en partie avec des matériaux recyclés. Par contraste, la caverne Patate, plus rustique, a livré au XIXe siècle des milliers d’ossements du Solitaire de Rodrigues, oiseau disparu avec la colonisation.
Deux hôtels du groupe Constance pour deux atmosphères distinctes
En 2024, le groupe mauricien Constance a acquis deux adresses phares de l’île Rodrigues. Chacune répond à une envie différente, sans que l’une prenne le pas sur l’autre.
Le Constance Tekoma, sur la plage d’Anse Ally au nord-est de l’île, à environ 15 minutes de Port Mathurin, propose 32 villas individuelles avec terrasses privées et baignoires en plein air. Les matériaux bruts dominent. Sols en pierre, murs vert profond et bois patiné composent une atmosphère feutrée, face aux profils noirs du basalte et au blanc du sable.
Son restaurant Le 1528 – baptisé en référence à l’année de découverte de l’île par Diogo Rodrigues – propose une cuisine fusion entre classiques internationaux et spécialités locales. La carte des vins, constituée grâce à des livraisons en conteneurs réfrigérés depuis les terroirs du monde entier, est gérée par une équipe de sommeliers formés au sein du groupe.
Le C Rodrigues Mourouk, sur la côte sud-est, affiche une ambiance plus décontractée. Ses 65 chambres aux couleurs pastel, rénovées en 2023, s’ouvrent toutes sur une terrasse orientée vers le lagon. Deux villas indépendantes complètent l’offre, dont une de 235 m² avec quatre chambres et piscine privée, pensée pour les familles élargies.
Certains soirs, la troupe Heritage investit le restaurant principal pour des séances de séga tambour ou de séga kordéon, ce répertoire dansé accompagné de triangle, percussions ou accordéon. Les danseurs évoluent avec des mouchoirs blancs sur un tempo rapide, perpétuant une tradition créole vivante.
Un dernier élément mérite attention pour ceux qui hésitent encore à faire le voyage. L’île Rodrigues entre dans une phase de transformation avec un grand projet d’extension de l’aéroport de Plaine Corail, qui devrait permettre d’accueillir des avions moyen-courriers. Le visage actuel de l’île – ses paysages sauvages, ses plages sans foule, ses routes où les habitants marchent encore – appartient à un présent qu’il serait dommage de rater.




