Vous avez peut-être déjà croisé une chaise un peu étrange ou une lampe signée dans une vente en ligne, sans savoir si elle valait vraiment quelque chose. Pourtant, certaines pièces de design ordinaires d’aujourd’hui pourraient bien s’arracher à prix d’or demain, selon quatre spécialistes du marché interrogés en 2026.
La rareté et la fonctionnalité : deux critères qui font la valeur
Frédéric Chambre, directeur général associé de Piasa, pose d’abord un principe simple : on achète un objet parce qu’il plaît, mais aussi parce qu’il est fonctionnel. Une chaise sur laquelle on ne peut pas s’asseoir devient une sculpture. Personne n’a trois bureaux chez lui, et personne n’achète une suspension sans fil au plafond. La dimension d’usage reste donc centrale pour qu’une pièce s’inscrive dans un intérieur et, par là, dans une époque.
Or, pour que ces pièces de design prennent de la valeur, la rareté joue un rôle décisif. Une production très large, voire illimitée, efface ce facteur. C’est justement ce que le collectible design a changé : des créations de Ron Arad ou d’Andrea Branzi, produites en éditions limitées désormais épuisées, ont ainsi acquis une grande valeur sur le marché secondaire.
Pourtant, même les grands noms restent soumis aux fluctuations. Frédéric Chambre rappelle qu’environ 200 designers dans le monde représentent aujourd’hui l’essentiel des ventes. Dans trente ans, le design des années 2020 sera regardé comme celui des années 1950 : un ensemble plus restreint, où seules les oeuvres les plus fortes resteront.
Ce que l’Art déco enseigne sur la sélection naturelle du marché
La comparaison avec l’Art déco est frappante. Dans ce courant, environ 2 % des objets valent aujourd’hui très cher, 10 % ont encore une valeur et la grande majorité n’en a plus. Le même tri s’opérera donc sur les créations contemporaines, car le marché fonctionne toujours selon cette logique de sélection.
Ainsi, des figures déjà bien établies comme Marc Newson, Martin Szekely, Patrick Jouin, les frères Bouroullec ou Mathieu Lehanneur figurent parmi les noms à suivre. On peut aussi miser, selon Frédéric Chambre, sur des pièces de design issues d’architectes d’intérieur comme Christian Liaigre ou India Mahdavi.
Quatre paris concrets sur des objets à conserver
Aurélien Jeauneau, de la galerie Mains Géantes, va plus loin et cite des objets précis. Il parie sur le lampadaire « Modulation » d’Axel Chay, la chauffeuse « Litho » de Guillaume Delvigne éditée par Pierre Frey, la lampe à poser de Ionna Vautrin pour Monoprix et le canapé « Umberto » d’Anthony Guerrée pour Habitat. Ces pièces de design issues de circuits très différents partagent une même qualité : elles ont créé du désir et s’inscrivent dans une trajectoire créative cohérente.
« Je parie aussi sur une cote Monoprix encouragée par des galeristes ou des maisons de vente qui iront taper dans ces séries qui ont créé le désir ! » – Aurélien Jeauneau, galerie Mains Géantes
De fait, Aurélien Jeauneau identifie trois circuits qui structurent la création actuelle : l’édition classique, avec des maisons comme Ligne Roset, Moustache ou Petite Friture ; le collectible design, porté par des galeries telles qu’Invisible Collection, Theoreme Editions ou Monde Singulier ; et l’auto-édition, pratiquée par des créateurs comme Brichet-Ziegler. Ces trois voies produisent, chacune à leur échelle, des pièces de design susceptibles de compter demain.
Par ailleurs, il conseille de surveiller les acquisitions du Mobilier national, car elles constituent un repère majeur pour comprendre la création de la période actuelle. Certaines collaborations ponctuelles, comme les collections de Sam Baron pour La Redoute, pourraient aussi acquérir une valeur historique avec le temps.
Le retour d’intérêt pour les années 90 et le rôle des rééditions
Morgane Thelliez, commissaire-priseur chez Nouvelle Étude à Drouot, rappelle un exemple instructif : dans les années 90, Starck a beaucoup produit et l’intérêt était limité à l’époque. Désormais, on observe un retour d’intérêt pour ces années. Si vous possédez encore un téléphone qu’il a dessiné, gardez-le. En revanche, une Freebox, produite en trop grande série, n’aura pas la même valeur.
Les rééditions jouent aussi un rôle de signal. Celles de Jean-Pierre Garrault l’ont ainsi remis en selle. Un Marc Held ou un Marc Berthier, très reconnaissables, ont de bonnes chances de durer. Parmi les designers plus contemporains, Morgane Thelliez cite Axel Chay et Alexandre Benjamin Navet comme des noms prometteurs pour ces pièces de design de demain.
Elle rappelle d’ailleurs un principe tiré d’un livre du XIXe siècle sur « l’inévitabilité du succès » : la reconnaissance d’un créateur passe par quatre cercles successifs – pairs, critiques, marchands, puis grand public. Un designer talentueux sera donc toujours reconnu à sa juste valeur, car l’idée d’artiste maudit n’existe pas vraiment.
Ce que les maisons d’enchères observent sur le marché mondial
Flavien Gaillard, directeur du département design chez Christie’s, insiste sur une constante : la valeur d’un objet tient autant à son histoire qu’à l’émotion qu’il suscite. Christie’s vend déjà beaucoup de Marc Newson et des frères Bouroullec. Se projeter à vingt ou cinquante ans reste difficile, car un marché se construit lorsque plusieurs acteurs défendent les mêmes noms et construisent un récit autour d’un créateur.
A titre personnel, Flavien Gaillard mise sur Carlo Bugatti, dont l’univers est immédiatement reconnaissable, et sur le mobilier d’Hector Guimard, architecte et designer avant l’heure, dont la cote peut encore largement grimper. Ces pièces de design plus anciennes profitent aussi de l’engouement général pour le vintage, qui a pris des proportions importantes ces dernières années.
Collectionner est d’ailleurs devenu un marqueur social. Ces objets disent quelque chose de leur propriétaire, comme des amis qui accompagnent pendant un temps. Certains restent, d’autres sortent de votre vie. Flavien Gaillard le formule ainsi : on peut poser un bronze sur sa tête de lit et se dire chaque soir qu’il est beau. Sa valeur importe peu, car ce qui compte avant tout, c’est le lien que l’on crée avec lui.
Acheter des pièces de design reste donc un pari autant affectif que spéculatif. Les experts s’accordent sur un point : miser sur un objet que l’on aime vraiment, produit en série limitée et signé par un créateur dont la trajectoire est cohérente, reste la stratégie la plus solide pour que ces pièces de design gardent – et peut-être multiplient – leur valeur au fil du temps.



