Derrière les façades feutrées d’un hôtel de Paris ancré rue Cassette, dans le 6e arrondissement, un séisme social se prépare discrètement. L’établissement que ses habitués considèrent comme une adresse de confiance traverse une transformation radicale, et 17 salariés en paient aujourd’hui le prix fort.
Un ancien couvent devenu champ de bataille sociale
L’hôtel de l’Abbaye occupe un couvent bénédictin du XVIIe siècle, niché au 10 rue Cassette. Sa clientèle américaine aisée, ses habitués du monde du cinéma et de la presse, lui ont longtemps assuré une réputation solide et des nuits complètes.
La Compagnie hôtelière Bagatelle, qui possède au total cinq établissements à Paris et à Nice, a racheté ce lieu en 2023. Son ambition est claire : décrocher une cinquième étoile et entrer dans le cercle très fermé de l’hôtellerie très haut de gamme.
Pour y parvenir, la direction a acquis les deux bâtiments voisins. Elle prévoit d’y intégrer un espace bien-être doté d’une piscine, d’un jacuzzi, d’un sauna et de cabines de massage. Ce projet de grande envergure nécessite une fermeture totale, planifiée au 1er novembre 2026, pour une réouverture envisagée en janvier 2028.
Or, au début du projet, la direction avait assuré aux équipes que les travaux se dérouleraient par étapes. La fermeture complète n’était donc pas annoncée. Yomi Beauclair, représentant du personnel, souligne que ce revirement a constitué un véritable choc pour l’ensemble des salariés.
Des salariés de cet hôtel de Paris face à une impasse professionnelle
Sur les 19 salariés de l’établissement, 17 ont reçu une notification de licenciement économique il y a environ quatre mois. Parmi eux, des valets de chambre, un barman, une réceptionniste, un concierge et un chargé de réservations – certains en poste depuis plus de vingt ans.
La direction a justifié l’impossibilité de les réembaucher après travaux par un argument de compétences. Selon Yomi Beauclair, la réponse de la direction a été explicite : les salariés actuels ne seraient pas formés pour travailler dans un établissement cinq étoiles. Ils ne pourront donc pas retrouver leur poste une fois l’hôtel rouvert.
La Compagnie hôtelière Bagatelle a proposé seulement trois offres de reclassement dans ses autres hôtels. Ces postes impliquent des baisses de salaire importantes. Yomi Beauclair cite un exemple précis : un employé passerait de 1 800 euros à 1 500 euros mensuels. De plus, la suppression du treizième mois alourdit encore la perte réelle.
Par conséquent, aucun salarié n’a accepté les offres proposées. Le licenciement est d’autant plus mal vécu que l’hôtel affiche une excellente santé économique. Beauclair insiste sur ce point : l’établissement tourne à plein, avec une clientèle fidèle et régulière.
La grève comme dernier recours
Un mouvement de grève a démarré le jeudi 24 septembre 2026. Dès le premier jour, le piquet de grève a fait l’objet d’une évacuation forcée. Cela n’a pourtant pas découragé les grévistes, qui étaient encore une dizaine présents le lundi 28 septembre.
La CGT soutient le mouvement. Stéphane Rohrbach, co-secrétaire de l’union locale CGT des 5e et 6e arrondissements, dénonce des employeurs qui profitent des travaux pour écarter les droits des salariés. Il condamne également le recours à des remplaçants pendant la grève, qu’il qualifie d’illégal et de déloyal.
L’inspection du travail a été saisie. Des investigations sont actuellement en cours, d’après les informations communiquées par la CGT. Les grévistes espèrent tenir le plus longtemps possible pour obtenir de meilleures conditions.
- Revalorisation des indemnités de licenciement, jugées insuffisantes au regard du motif réel
- Reclassement sans perte de salaire ni suppression du treizième mois
- Reconnaissance que le licenciement répond à un projet de développement, pas à une difficulté économique
- Arrêt du recours à des remplaçants pendant la grève
La designer Cordélia de Castellane aux commandes de la métamorphose
La transformation de cet hôtel de Paris est pilotée par Cordélia de Castellane, connue pour diriger les lignes maison et bébé de Dior. Son intervention positionne clairement le projet dans une ambition esthétique et commerciale de premier plan.
L’établissement, contacté par nos soins, a évoqué un nouveau chapitre de son histoire, pensé dans le respect de l’âme du lieu. En revanche, la direction est restée entièrement silencieuse sur la situation de ses équipes et sur la grève en cours.
La seule déclaration officielle indique que la direction est attachée au bien-être de ses salariés et met tout en œuvre pour les accompagner avec attention jusqu’à la fermeture. Cependant, cette formule contraste avec les témoignages des grévistes et les conditions de reclassement proposées.
Ce que révèle ce conflit sur l’hôtel de Paris très haut de gamme
La montée en gamme est une tendance lourde dans l’hôtellerie parisienne. Elle génère des revenus supérieurs et attire une clientèle internationale plus dépensière. Néanmoins, elle implique parfois de rompre avec les équipes qui ont construit la réputation d’un lieu.
Dans ce cas précis, des salariés fidèles depuis deux décennies se retrouvent exclus du projet qu’ils ont contribué à alimenter. Le paradoxe est donc saisissant : c’est leur travail quotidien qui a maintenu cet hôtel de Paris complet et attractif, jusqu’au moment où leur départ est devenu une condition du projet.




