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Des aiguilles plantées dans du tofu au Japon, un cheveu glissé dans un ourlet à Paris : ces superstitions du monde de la couture m’ont fascinée

Des aiguilles plantées dans du tofu au Japon, un cheveu glissé dans un ourlet à Paris : ces superstitions du monde de la couture m'ont fascinée

Un cheveu glissé dans l’ourlet d’une robe de mariée, des aiguilles plantées dans du tofu au crépuscule, une couleur bannie des ateliers depuis des siècles… les superstitions du monde de la couture forment un territoire secret, bien plus vaste qu’on ne l’imagine. En 2026, l’historien Alexandre Samson, commissaire d’exposition au Palais Galliera à Paris, lève le voile sur ces croyances dans un essai, La Mode et ses superstitions, où il recense cent cinquante pratiques collectées sur dix ans.

Des ateliers parisiens aux terroirs, des croyances ancrées dans l’histoire du travail féminin

Ces rituels n’ont pas germé spontanément dans les maisons de couture. Au XIXe siècle, des femmes quittaient les campagnes pour rejoindre Paris, attirées par la promesse d’un emploi stable dans les ateliers de couture.

Elles y importaient leurs croyances populaires, venues de régions très diverses. Les folkloristes ont permis de retracer la provenance de ces pratiques, selon Alexandre Samson.

Les ateliers devenaient ainsi de véritables foyers de transmission. S’intéresser à ces superstitions, c’est en réalité s’intéresser à l’histoire sociale du travail des femmes, rappelle l’historien.

De nombreuses croyances circulaient autour des épingles. Une boîte renversée, une épingle qui tombe, ou une façon précise de la ramasser pouvaient valoir comme présage sur l’amour, le travail, voire la mort.

Les superstitions du monde de la couture autour des aiguilles, entre Orient et Occident

L’aiguille reste l’un des objets les plus chargés de symbolique dans la couture. Deux pratiques, séparées par des milliers de kilomètres, entrent en résonance frappante.

Au Japon, le Hari-kuyō est un rite shintoïste rapporté à Alexandre Samson par une couturière travaillant chez Comme des Garçons. Il consiste à planter des aiguilles rouillées ou brisées dans du tofu, pour leur permettre de se reposer et s’attirer les bonnes grâces pour l’année à venir.

En France, au début du XXe siècle, de jeunes ouvrières enveloppaient leurs aiguilles cassées en deux ou trois morceaux dans de petits bouts de papier. Elles les abandonnaient ensuite dans le caniveau, à la sortie de l’atelier.

Deux gestes issus de cultures opposées, mais portant une intention commune, celle d’accompagner avec soin ce qui a servi et de conjurer l’incertitude par le rituel. C’est précisément cette incertitude que les superstitions cherchent à apprivoiser, selon Samson.

Chanel, Dior et leurs fétiches, quand les grands créateurs cèdent aux signes

Christian Dior et Gabrielle Chanel, deux figures majeures du XXe siècle, partageaient une sensibilité marquée pour les signes et les présages. Leurs croyances prenaient cependant des formes très différentes.

Dior découvrit très jeune, à Granville, une cartomancienne qui lui prédit que les femmes seraient essentielles à son succès. Cette prédiction l’accompagna toute sa vie, au point qu’il consulta régulièrement une voyante, madame Delahaye, avant chaque décision importante.

Le 18 avril 1946, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il trébucha sur une étoile métallique juste avant un rendez-vous décisif avec l’industriel Marcel Boussac, qui envisageait de financer sa maison. Dior interpréta cet objet comme un signe favorable et en fit l’un de ses symboles durables.

Le brin de muguet s’inscrit aussi parmi les emblèmes de la maison. Des couturières en auraient glissé dans les ourlets de robes de mariée pour se porter chance, même si Alexandre Samson n’a jamais formellement authentifié cette pratique.

Gabrielle Chanel, de son côté, plaçait sa confiance dans des chiffres, des animaux et des astres. Son tombeau porte cette marque, entouré de cinq têtes de lion, son animal et son chiffre fétiches réunis pour l’éternité.

  • Christian Lacroix et le chiffre 3 comme fétiche personnel
  • Paco Rabanne et le 7, présent dans ses collections
  • Sonia Rykiel et le 6 comme signature numérique discrète
  • Marc Bohan chez Dior, qui évita le numéro 69 dans tous ses défilés entre 1966 et 1989
  • Chanel, qui fit de même sans jamais donner d’explication

Le chiffre 13, lui, aurait disparu de la rue du Faubourg-Saint-Honoré par superstition. Selon les versions, cette décision serait venue de la maison Félix ou d’Eugénie de Montijo, épouse de Napoléon III.

Le vert, couleur maudite des ateliers, et les croyances qui résistent au temps

En France, le vert traîne depuis des siècles une réputation de couleur malchanceuse, notamment dans le spectacle et dans la couture. La raison remonte au Moyen Âge, où les teintures vertes étaient dangereuses et toxiques.

Aujourd’hui, des brodeuses refusent encore de toucher cette couleur dans certains ateliers. Christian Dior, lui, faisait exception et considérait le vert comme porte-bonheur.

Alexandre Samson raconte une expérience personnelle qui l’a convaincu. Pour une exposition à Minneapolis, il souhaitait présenter une robe de Madame Grès d’un vert puissant et en mauvais état. La restauratrice travailla longuement dessus, mais les coutures craquèrent sans cesse.

La robe de remplacement semblait parfaite à première vue. Or, une fois retournée, toutes les coutures vertes avaient craqué, tandis que les parties rouges et noires restaient impeccables. De quoi, admet l’historien lui-même, alimenter la croyance.

Par ailleurs, la symbolique des couleurs varie selon les pays. En Italie, c’est le violet qui suscite la méfiance, car il renvoie au deuil. Ce que la France attribue au vert, l’Italie le projette sur une autre teinte.

Des marques ont encore des lignes de compte réservées à un chamane, chargé d’éviter la pluie le jour du défilé. Des créateurs, comme l’Américain Isaac Mizrahi, peuvent annuler un rendez-vous sur simple conseil de leur astrologue. Nathalie Rykiel qualifie ces pratiques de « jeu sérieux », quelque chose qu’on accomplit même sans être certain d’y croire, parce que le rituel rassemble et apaise dans les moments de stress intense, comme la veille d’un défilé. C’est peut-être là l’essentiel de ce que révèle cet univers de croyances secrètes, une humanité fragile et précieuse qui bat sous les apparences les plus brillantes de la mode.