Chanel a toujours fait du défilé bien plus qu’un simple passage de silhouettes sur un podium. Dès la rue Cambon, la maison a posé une règle tacite qui ne s’est jamais démentie depuis un siècle.
Quand le décor devient la première pièce de la collection Chanel
Un planétarium. Un supermarché. Une fusée qui décolle sous la verrière du Grand Palais. Chanel construit ses shows comme on bâtit des architectures éphémères destinées à marquer durablement les esprits.
Or ces dispositifs monumentaux restent souvent invisibles pour le grand public. C’est précisément ce manque que comble Les décors de Chanel, paru aux éditions Flammarion en 2026.
La rédactrice et romancière Sonia Rachline signe le texte de cet ouvrage de 328 pages. Elle y retrace, de manière chronologique et thématique, un siècle de mises en scène.
La préface porte la signature de l’actrice Tilda Swinton, et l’introduction celle de la chercheuse Émilie Hammen. Photographies, illustrations et témoignages exclusifs ponctuent chaque chapitre.
Du salon feutré de la rue Cambon aux shows de 3 000 invités
Tout a débuté dans un appartement du 31 rue Cambon, à Paris. Gabrielle Chanel observait ses premières présentations depuis le haut de son escalier tapissé de miroirs, sans jamais se montrer elle-même.
Cet espace intime contrastait radicalement avec ce que la maison allait devenir. Car le grand tournant arrive en 2005, sous la direction artistique de Karl Lagerfeld.
Cette année-là, Lagerfeld investit le Grand Palais et transforme sa verrière en scène de théâtre total. Les shows atteignent jusqu’à 3 000 invités et nécessitent parfois une douzaine de jours de montage pour un défilé d’à peine quinze minutes.
Ce rapport entre temps de préparation et durée du spectacle dit beaucoup sur la philosophie des shows. Dix-neuf ans de travail sur une échelle hors normes pour seulement quelques instants d’apparition publique.
Les thématiques qui structurent un siècle de scénographies
Le livre ne suit pas un ordre purement chronologique. Il regroupe les décors autour de sept grandes thématiques, parmi lesquelles le rapport à la nature, à l’humour et au cinéma.
Cette organisation révèle une constance dans les partis pris de la maison. Chaque show, de la fusée spatiale au métro new-yorkais en passant par le supermarché Cambon et ses fameuses Cocoquillettes, s’inscrit dans une intention précise.
Parmi les exemples récents, le livre couvre également le début de l’ère Matthieu Blazy. Son planétarium et sa présentation dans le métro new-yorkais ouvrent un nouveau registre, plus urbain et plus cinétique.
Ces décors sont pensés environ six mois à l’avance. Par conséquent, chaque mise en scène engage des équipes entières bien avant que la collection elle-même soit visible du public.
L’après-défilé Chanel : objets conservés, matériaux réemployés
Un aspect concret et méconnu du livre concerne la vie des objets après le show. Sièges, accessoires, détails décoratifs ne disparaissent pas systématiquement une fois les projecteurs éteints.
La Direction du Patrimoine Chanel assure désormais leur conservation ou leur réemploi. Ainsi, ces décors éphémères alimentent une mémoire matérielle que la maison documente et préserve.
Cette dimension patrimoniale change le regard sur la notion même d’éphémère. Ce qui semble disparaître après quinze minutes de défilé continue, en réalité, d’exister sous une autre forme.
Bruno Pavlovsky, président des Activités Mode, résume cet enjeu avec une formule directe. Selon lui, le décor passe, mais la collection doit rester et durer. C’est cet écart qui justifie chaque investissement scénographique.
Un livre disponible en deux langues pour un public international
Les décors de Chanel est édité en version française et en version anglaise. Ce double format reflète la portée internationale que les shows de la maison ont acquise depuis les années 2000.
La semaine même de sa sortie, le défilé Chanel Printemps-Été 2027 se tenait sous la verrière du Grand Palais. Ce calendrier, sans doute pas anodin, ancre le livre dans un présent actif plutôt que dans une simple célébration rétrospective.
Cet ouvrage intéressera les passionnés de mode autant que ceux qui s’interrogent sur la fabrication du spectacle contemporain. Car ce que Chanel a construit en un siècle, c’est aussi une grammaire du regard collectif.



