Au cœur du quartier de Cannaregio à Venise, l’hôtel Orient Express à Venise a ouvert ses portes dans un palazzo du XVe siècle entièrement métamorphosé. Derrière cette renaissance se trouve Aline Asmar d’Amman, architecte et designer, qui a consacré huit années de sa vie à faire renaître le Palazzo Donà Giovannelli de ses ruines.
Aline Asmar d’Amman, la femme qui a ressuscité un palazzo vénitien
Dès que l’on pénètre dans les lieux, on comprend que ce chantier relevait de l’obsession autant que du métier. Aline Asmar d’Amman connaît chaque pierre, chaque fissure, chaque rayon de lumière de ce bâtiment qu’elle a habité, au sens propre, pendant près d’une décennie.
Andrea di Maso, responsable des relations publiques de l’hôtel, la surnomme affectueusement « la Nouvelle Doge ». Elle, préfère se comparer à la marchesa Casati, muse excentrique et mécène dont les salons attirèrent tout Venise, et qui mourut ruinée en 1957.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le restaurant de l’établissement porte le nom de cette figure hors du commun. C’est une façon, selon l’architecte, de rendre hommage à l’âme mondaine et théâtrale de la cité.
«Je me suis accordée un temps d’observation, d’apprentissage afin de comprendre comment il faut travailler à Venise», confie Aline Asmar d’Amman. Cette ville, précise-t-elle, exige de «dompter l’eau» avant tout autre geste.
La « peau du temps » comme fil conducteur de la restauration
Dans le hall côté canal, chaque pierre a fait l’objet d’un traitement minutieux. Les éléments ont été retirés un à un, numérotés, puis placés dans des bains d’électrolyse pour être desséchés avant d’être remis exactement à leur place.
Ce soin extrême traduit la philosophie centrale du projet. «Je voulais que la restauration préserve les traces du passé, ce que je qualifie de peau du temps», explique Aline Asmar d’Amman.
C’est depuis ce hall que s’élève le grand escalier octogonal conçu au XIXe siècle par Giovanni Battista Meduna, architecte vénitien célèbre. Des statues de femmes l’embrassent de toutes parts. «Elles sont très vite devenues mes meilleures amies», sourit l’architecte.
Pour nourrir sa vision, elle s’est également plongée dans la littérature. Elle cite Les Pierres de Venise de John Ruskin et L’Acqua Alta de Joseph Brodsky comme lectures fondatrices de ce chantier.
L’Orient Express à Venise vu comme une « Magic Gate » entre les époques
L’hôtel Orient Express à Venise se veut avant tout un passage, une porte symbolique entre l’Orient et l’Occident, entre le passé de la Sérénissime et son présent vibrant. Aline Asmar d’Amman parle de «Magic Gate» pour qualifier cet espace de traversée.
Codes néogothiques, éléments baroques, fresques monumentales et mobilier sur mesure coexistent sans heurt. L’ensemble baigne dans des teintes que l’architecte nomme «couleurs perdues», comme lavées par les siècles et l’humidité de la lagune.
Dans le Salon Victoria, ancienne salle de bal, des paravents conçus avec le studio MTX, installé au 19M à Aubervilliers, restructurent l’espace. Leur broderie architecturale évoque à la fois les grilles vénitiennes et les losanges d’Arlequin.
«Il fallait apprivoiser ces dimensions impressionnantes, confie l’architecte. Je me devais de conserver cette tension entre le décor, l’histoire et la modernité.»
Des suites habitées par l’art et les trésors chinés
La Suite Orient Express concentre à elle seule l’ambition esthétique du lieu. Des peintures signées Antonio Zona et Giovanni Busato ornent les murs, tandis que des poutres sculptées et des lustres de Murano structurent le plafond.
Une cheminée monumentale fait face à un lit à baldaquin. Le plafond peint se reflète dans une table basse et un meuble en miroir contemporains, créant un dialogue entre les siècles.
Pour enrichir l’ensemble, Aline Asmar d’Amman a traqué des pièces anciennes chez les antiquaires. «J’ai traqué énormément de pièces, parfois avec un peu d’excès. Mais chiner sans la folie, ça n’a pas de sens !», s’amuse-t-elle.
La pièce la plus romanesque de cette quête reste la tête de David, aujourd’hui nichée dans le jardin. L’architecte l’a dénichée au Marché Paul Bert, à Saint-Ouen, chez l’antiquaire Bernard Tinivella. Faute de pouvoir l’acheminer immédiatement, elle y est restée plusieurs années.
«Régulièrement, Monsieur Tinivella m’écrivait pour me prier de retirer la tête de David, qui fascinait les visiteurs mais mobilisait ses équipes chaque week-end», raconte-t-elle. Puis vint l’annonce de sa retraite, qui força l’action.
L’installation à Venise se fit au centimètre près. Le poids de la sculpture interdisait toute erreur, la sculpture étant irréplaçable une fois posée. «C’est à la fois un épisode romanesque et une illustration du métier d’architecte», conclut Aline Asmar d’Amman.
L’esprit du train mythique, prolongé dans les murs du palazzo
L’hôtel Orient Express à Venise dialogue naturellement avec l’histoire du train dont l’inauguration remonte à 1883. Dans les chambres contemporaines, le mobilier évoque les malles de voyage. Au bar, l’atmosphère rappelle celle d’un wagon élégant.
Cette adresse du Strada Nova 2292, dans le quartier de Cannaregio, propose ainsi une expérience totale où le mythe du voyage se prolonge dans chaque détail architectural. Ce palace vénitien ne ressemble à aucun autre car il ne simule pas le luxe, il en conserve les strates réelles, siècle après siècle, pierre après pierre.




