Qui vend un tableau de Gauguin pour sauver un monastère en ruine ? La Fondation Louis Vuitton répond à cette question cet automne avec une exposition qui ressuscite un personnage hors norme, longtemps oublié de l’histoire de l’art.
Un nom sorti de l’ombre par la Fondation Louis Vuitton
En 2016, lors d’une exposition consacrée au collectionneur russe Sergueï Chtchoukine, un simple cartel attire l’attention. Il mentionne qu’un Gauguin a été vendu par Gustave Fayet pour restaurer l’abbaye de Fontfroide.
Dix ans plus tard, ce détail est devenu un projet d’exposition entier. La Fondation Louis Vuitton, avenue du Mahatma Gandhi dans le XVIe arrondissement de Paris, présente désormais GUSTAVE FAYET Collectionneur – Créateur, jusqu’au 8 mars 2027.
Jean-Paul Claverie, conseiller culturel de Bernard Arnault, décrit ce projet comme « magnifique et improbable, comme on les aime ». Car Fayet demeure, même en 2026, un inconnu du grand public.
La Fondation inscrit pourtant cette exposition dans une série cohérente baptisée Icônes de l’art moderne. Après Chtchoukine, Samuel Courtauld et les frères Morozov, elle braque enfin ses projecteurs sur le premier collectionneur français de cette lignée.
Un œil avant tout le monde sur Van Gogh, Gauguin et Picasso
Ce qui rend Fayet fascinant, c’est d’abord la précocité de ses choix. Il achète des toiles de Van Gogh alors que le peintre reste ignoré du public. Il réunit la plus grande collection de Gauguin de son époque.
En 1901, depuis son poste de conservateur au musée de Béziers, sa ville natale, il organise une exposition montrant un très jeune Picasso, accompagné de Gauguin et de Cézanne. Ces trois noms résonnent encore fort dans les galeries de la Fondation cet automne.
Pourtant, l’audace de Fayet déroute. Le public comme la presse réagissent avec perplexité. Découragé, il démissionne du musée de Béziers dès 1904.
Sa collection se disperse alors aux quatre coins du globe. Certaines toiles rejoignent le musée d’Orsay, d’autres le musée de Cleveland. D’autres encore restent dans des collections privées, loin de tout regard.
Des œuvres revenues en France pour la première fois depuis plus d’un siècle
L’exposition rassemble 257 prêts, dont 79 œuvres de Gauguin, 88 d’Odilon Redon et 9 d’Henri Matisse. Ce chiffre seul dit l’ampleur du travail d’enquête mené pendant plusieurs années par la commissaire Sylvie Patry.
Parmi les pièces à ne pas manquer figure le Cyprès et l’arbre en fleurs de Van Gogh, peint en septembre 1889. Cette huile sur toile n’avait plus été montrée en France depuis 1908, année où Fayet l’avait acquise auprès de la galerie Bernheim-Jeune.
Devant ce tableau, la couleur frappe avant tout. Les couches de peinture se superposent avec une densité presque physique. On comprend pourquoi Fayet n’a jamais voulu s’en séparer.
Un Autoportrait à l’oreille bandée de Van Gogh complète l’ensemble. Acquis en 1902 auprès d’Émile Schuffenecker, il n’avait pas réapparu en France depuis 1937. Par ailleurs, La Lecture de Berthe Morisot et les paysages vénitiens de Paul Signac méritent qu’on s’y attarde.
- 257 prêts au total pour cette exposition
- 79 œuvres de Gauguin, la spécialité de la collection Fayet
- 88 œuvres d’Odilon Redon, présence massive et révélatrice
- 9 œuvres de Henri Matisse, signe d’une vision plurielle
- Cyprès et l’arbre en fleurs absent de France depuis 1908
- Autoportrait à l’oreille bandée absent de France depuis 1937
Fayet artiste, l’autre visage d’un collectionneur à part
Sylvie Patry convoque une phrase de Marcel Duchamp pour définir Fayet. Duchamp affirmait donner autant d’importance à « celui qui regarde » qu’à « celui qui fait ». Fayet, lui, incarnait les deux à la fois.
Fils de peintre, il se destine très tôt à créer. D’abord peintre amateur, il devient ensuite céramiste, puis décorateur, concepteur de tapis et même fondateur d’une maison de mode. Il collectionnait par ailleurs les premières éditions de Vogue.
Nourri par l’art nouveau et l’art déco, deux des mouvements les plus influents de son époque, son œuvre personnelle reste pourtant largement inconnue. La plupart de ses créations n’avaient jamais quitté le cercle familial.
Les galeries 9, 10 et 11 de la Fondation lui consacrent donc un espace entier. On y découvre des aquarelles, des motifs décoratifs, et une œuvre d’une toute autre ampleur.
L’abbaye de Fontfroide, sommet d’une vie d’artiste bâtisseur
En 1908, Fayet acquiert l’abbaye de Fontfroide, à Narbonne. Pour financer sa rénovation, il revend une partie de sa collection, dont deux Gauguin cédés en l’espace d’un après-midi.
Cet acte ne ralentit pas son rapport aux artistes. Au contraire, il les intègre directement au chantier. Son ambition est de faire du monastère une « œuvre d’art totale », au sens le plus littéral du terme.
Il commande notamment des vitraux à Richard Burgsthal. Ces pièces ont fait le voyage depuis Fontfroide pour rejoindre la grande galerie 10 de la Fondation. Leur palette de couleurs saturées, sublimée par la scénographie de Robert Carsen, produit un effet proche de l’éblouissement.
Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation, résume bien ce qui distingue Fayet de ses pairs. Contrairement à Chtchoukine ou Courtauld, il n’a jamais nourri d’ambition muséale. C’est précisément sa dimension d’artiste qui fait de lui un collectionneur à part, et que ce lieu du XVIe arrondissement rend enfin visible.



