DÉFRAGMENTATION
Jacques Villeglé, Joachim Romain & Quentin DMR : Trois regards sur la ville
Et si ce que nous considérons comme un débris était en réalité une mémoire ? Une
affiche arrachée, un visage découpé, une image recouverte, une trace laissée sur un
mur… Ce que la ville abandonne derrière elle peut devenir, entre les mains d’un
artiste, une matière à penser. C’est tout le propos de « Défragmentation », la
nouvelle exposition de la Galerie Laurent Rigail, qui réunit à partir du 14 octobre
Jacques Villeglé, Joachim Romain et Quentin DMR.
Trois artistes, trois générations, trois façons de travailler l’image. Mais une même
envie : faire émerger du sens là où le regard ordinaire ne voit plus qu’un fragment.
Jacques Villeglé, l’inventeur du regard sur la ville

Difficile d’évoquer l’affiche lacérée sans penser à Jacques Villeglé. Dès les années 1950, l’artiste comprend avant beaucoup d’autres que la rue peut être une immense
réserve d’images. Il arpente les villes, prélève des affiches déchirées, superposées, mutilées par le temps ou par les passants, et les fait entrer dans le champ de l’art.
Son geste paraît simple. Il est en réalité révolutionnaire. Villeglé ne peint pas la société de son époque : il la récupère directement dans son environnement. Les
couleurs, les lettres, les visages et les slogans qui subsistent sur les affiches deviennent les fragments d’une histoire collective. Ce sont les accidents de la ville qui composent l’œuvre. Le mur devient ainsi une sorte de mémoire à ciel ouvert. Chez Jacques Villeglé, une affiche n’est jamais simplement une affiche. Elle témoigne d’un moment, d’un langage, d’une mode, d’une campagne politique ou commerciale. Sa dégradation même devient une écriture.
Joachim Romain : donner du relief à la mémoire

Avec Joachim Romain, le fragment quitte progressivement le mur pour prendre une
autre présence. L’artiste s’intéresse lui aussi aux traces urbaines, aux affiches, aux couches successives qui composent notre environnement visuel. Mais il les transforme, les découpe, les superpose et les fait sortir du simple registre de l’image.
Le fragment devient matière. Ce changement de statut est essentiel. Ce qui était
destiné à être regardé quelques secondes dans la rue devient une œuvre que l’on peut réellement observer, presque comme un objet archéologique. Joachim Romain nous rappelle ainsi que nos villes sont faites de couches. Sous une image en apparaît toujours une autre. Derrière un message publicitaire subsiste la trace d’un message précédent. La ville efface en permanence ce qu’elle vient pourtant d’écrire. Ses œuvres captent précisément cette contradiction : un présent qui se construit en recouvrant continuellement son propre passé.
Quentin DMR : découper pour mieux reconstruire

Avec Quentin DMR, la fragmentation devient plus intime. L’artiste photographie ses sujets avant de découper ses propres images et de les recomposer. Ses personnages, souvent anonymes, apparaissent comme des présences suspendues. Ils nous regardent, mais semblent également nous interroger. Le procédé est simple en apparence : photographier, imprimer, découper, assembler. Mais derrière cette construction plastique se joue une réflexion sur l’identité et sur la manière dont nous fabriquons une image de l’autre — et de nous-mêmes. Un visage peut-il encore être considéré comme une image stable ? Chez Quentin DMR, la réponse est clairement non. Le découpage introduit du doute, de l’instabilité, parfois même une légère inquiétude. Le personnage existe dans l’image, mais il semble aussi en train de s’en échapper. La nature, très présente dans son travail, vient renforcer cette tension. Elle offre un contrepoint aux figures humaines et rappelle que notre époque laisse elle aussi des traces, transforme les paysages et produit ses propres formes de
disparition.
Trois artistes, une même intuition
Ce qui rend la rencontre entre Jacques Villeglé, Joachim Romain et Quentin DMR
particulièrement intéressante est justement ce qui les sépare. Villeglé travaille à partir
de ce que la ville produit spontanément. Joachim Romain transforme les traces urbaines en matière et en volume. Quentin DMR photographie et déconstruit ses propres images pour en reconstruire de nouvelles. Trois méthodes, mais une même question : que peut encore nous apprendre une image lorsqu’elle a perdu sa fonction première ? Une affiche destinée à vendre n’est plus ici une publicité. Une photographie n’est plus seulement le portrait d’un individu. Un fragment de mur n’est plus seulement un morceau de décor urbain. L’artiste déplace le regard. Et ce déplacement est au cœur de la démarche de Laurent Rigail.
Laurent Rigail : créer des dialogues plutôt que des catégories

En réunissant ces trois artistes, le galeriste ne cherche pas à créer une exposition générationnelle ou à démontrer une filiation directe. Il met plutôt en évidence une continuité de préoccupations. « Ce qui m’intéresse, c’est ce que les artistes ont à se dire entre eux, au-delà des générations et des catégories », pourrait être la ligne directrice de cette exposition. Chez Laurent Rigail, la galerie n’est pas pensée
comme une simple vitrine. Elle devient un espace de confrontation entre des univers, des histoires et des pratiques. Le choix de Jacques Villeglé, Joachim Romain et
Quentin DMR traduit cette volonté de regarder l’art urbain autrement : non comme un
style figé, mais comme une histoire en mouvement. Villeglé a ouvert une voie. D’autres l’ont empruntée, transformée, déplacée. Et le monde dans lequel ils travaillent n’est plus le même.
De l’affiche au flux numérique

Lorsque Villeglé commence à arracher des affiches dans les années 1950, l’image publique se trouve essentiellement dans la rue. Aujourd’hui, elle est partout. Dans nos téléphones. Sur les écrans. Dans les réseaux sociaux. Dans les vitrines. Sur les
murs. Dans nos mémoires. Nous sommes entourés d’images au point de ne plus toujours les voir. C’est peut-être là que « Défragmentation » prend toute sa dimension contemporaine. Les trois artistes nous obligent à ralentir face à ce que nous avons pris l’habitude de traverser sans le regarder. Ils ne produisent pas nécessairement davantage d’images : ils nous apprennent à regarder celles qui existent déjà. Le fragment comme nouvelle naissance Une affiche déchirée n’est donc pas une image morte. Elle est une image qui change de vie. Un fragment
photographique n’est pas une perte. Il peut devenir une nouvelle construction. Une trace urbaine n’est pas un résidu. Elle peut devenir une mémoire. C’est toute la force de cette exposition : faire de la défragmentation non pas un geste de destruction, mais un acte de renaissance. Chez Jacques Villeglé, l’accident compose. Chez Joachim Romain, la matière conserve. Chez Quentin DMR, le découpage transforme. Et chez Laurent Rigail, ces trois démarches se rencontrent dans un même espace pour raconter quelque chose de notre époque : un monde saturé d’images, mais qui n’a peut-être jamais eu autant besoin d’apprendre à regarder.
« Défragmentation » — Jacques Villeglé, Joachim Romain, Quentin DMR
Galerie Laurent Rigail
40, rue Volta, Paris 3e
À partir du 14 octobre 2026




