Marking Distance, le label de Luka Sabbat, a présenté sa troisième collection en juillet 2026, en marge de la Fashion Week homme printemps-été 2027 de Paris. Derrière les pièces exposées se cache une vision radicale du vêtement, nourrie de contre-cultures, de cinéma et d’un rapport singulier à la mémoire.
Un vestiaire conçu comme un manifeste politique et culturel
Chez Marking Distance, chaque pièce porte une prise de position. Les références historiques, musicales et cinématographiques s’y mêlent sans jamais éclipser le vêtement lui-même. Les clins d’œil à la culture américaine occupent ainsi une place centrale, parfois jusqu’à frôler la provocation, souvent avec une touche d’ironie.
Parmi les pièces les plus chargées de sens figure un tee-shirt noir frappé du mot Cruising, en hommage au film éponyme de William Friedkin. Luka Sabbat considère cette œuvre comme l’un des plus grands longs-métrages jamais réalisés. Pour lui, le film dépasse les qualités cinématographiques : il incarne un geste politique fort, réalisé dans un contexte social hostile aux personnes homosexuelles.
« Je trouve ça incroyable qu’au sommet de sa carrière, juste après Le Parrain, il ait accepté un rôle pareil. À cette époque, il était déjà très tabou d’être homosexuel, alors interpréter un personnage lié à cet univers l’était encore plus. »
De même, un tee-shirt blanc volontairement lacéré reproduit celui que portait Dead, chanteur du groupe de black metal norvégien Mayhem, au moment de son suicide en 1991. Sur ce vêtement était inscrit I Love Transylvania. Pour Luka Sabbat, la référence dépasse l’hommage à une figure culte : la Transylvanie renvoie aux vampires, donc à l’idée d’éternité. Par conséquent, le tee-shirt lacéré devient une réflexion sur la mort, la mémoire et la persistance des symboles.
Elephant de Gus Van Sant, troisième pilier de la collection Marking Distance
Marking Distance intègre aussi une référence au film Elephant de Gus Van Sant, réalisateur que Luka Sabbat décrit comme un ami proche. Le label reproduit le tee-shirt porté par le personnage au cheveux blonds dans ce film, inspiré du massacre de Columbine. Le choix est assumé : ce film interroge directement la façon dont on consomme la violence médiatique.
Ces trois références – Mayhem, Cruising et Elephant – ne relèvent donc pas d’un simple fétichisme culturel. Elles composent un langage cohérent. Ainsi, Marking Distance interroge la mémoire collective, les récits politiques et la façon dont les images façonnent notre perception du monde.
Loko, co-créateur d’une collection hors saison à l’esprit punk
Cette troisième collection a été développée avec Loko, musicien et ami proche de Luka Sabbat. Ensemble, ils construisent un vestiaire qui échappe aux logiques de saison, ancré dans un esprit punk très Do It Yourself. Chaque pièce semble déjà avoir vécu : les traitements donnent aux matières une patine vintage, presque usée par le temps.
Les deux créateurs se rejoignent autour de passions communes pour l’histoire, le cinéma et la musique. Luka Sabbat a grandi à Paris, avant de déménager à New York au lycée. Loko, lui, a grandi entre Chicago et New York. Des parcours différents, donc, mais une vision partagée, aussi bien culturelle que politique. C’est précisément de cette rencontre que naît Marking Distance.
Les finitions témoignent d’un travail artisanal minutieux. L’ambition est claire : créer des vêtements destinés à traverser les années, des pièces porteuses d’une histoire et d’une véritable âme. En ce sens, Marking Distance s’oppose aux collections éphémères dictées par le calendrier de la mode.
Un showroom chargé de symboles, pensé comme une scène de théâtre
Le cadre de présentation de Marking Distance renforce le propos de la collection. Les murs du showroom sont tapissés de centaines d’affiches de concerts. Un drapeau américain trône au-dessus d’une installation composée d’anciens moniteurs militaires. Sur l’un des écrans, des fréquences retravaillées font apparaître le nom de la marque.
Au centre de la pièce, une imposante armure médiévale veille sur les silhouettes exposées. L’esthétique est grunge, presque post-industrielle, et baigne l’espace dans une atmosphère sombre et chargée. Chaque détail de la scénographie prolonge donc le discours des vêtements eux-mêmes.
Luka Sabbat, une trajectoire nomade au cœur de la marque Marking Distance
Luka Sabbat se décrit lui-même comme un nerd à la soif excessive de savoir. Sa trajectoire nourrit directement Marking Distance : né à Paris, il a grandi entre la capitale française, New York où vivait son père, et Londres chez sa grand-mère. Il commence le mannequinat à 15 ans et absorbe très tôt une quantité dense de références culturelles.
Car c’est bien cette accumulation d’expériences et de lieux qui donne à Marking Distance son identité singulière. La marque ne revendique pas une appartenance géographique précise. Elle revendique plutôt un regard transversal, nourri de musique extrême, de cinéma américain et de politique.
En 2026, Marking Distance s’affirme ainsi comme bien plus qu’un label de mode. C’est un espace de réflexion sur les contre-cultures, les icônes sacrifiées et les récits que l’on choisit de porter sur soi. Chaque tee-shirt, chaque pièce lacérée ou vieillie porte autant une histoire personnelle qu’un commentaire lucide sur notre époque.




